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L'INDE… par Robert Fiess


Il apparurent sous la frondaison des arbres, marchant pieds nus l'un derrière l'autre, comme s'ils glissaient du même pas sur le rail invisible d'un lointain mais impérieux pèlerinage. Sur le chemin de terre, ils reconnaissaient la route en s'aidant d'un long bâton plus sûrement qu'avec le regard. On les sentait très loin des contingences du voyage, du souci de la fatigue ou de l'attente de la halte, rivés sur ce dialogue intérieur avec Dieu qui désigne les vrais dévots. Furtive procession de trois automates… s'il n'y avait eu ce curieux linge, d'un blanc éclatant sous le premier soleil de la journée, qui masquait le bas de leurs visages. Toute vie, aussi infime soit-elle, est sacrée et par respect pour elle, certains jaïns obstruent d'une gaze, leur vie durant, les orifices de leur bouche et de leur nez pour éviter d'inhaler, ne serait-ce qu'un microbe vivant.

Il passèrent sans voir le groupe de saddhus aux corps enflés qui non loin de là, s'ébrouait après les premières ablutions du matin. Assis sur le sol, dans des attitudes parfois grotesques, la peau couverte de cendres, ils se confondaient avec la cendre de la terre, et ne semblaient s'en détacher, prendre forme humaine, que lorsque, d'un geste lent, ils se mettaient en mouvement pour échanger quelques galettes ou fruits frais.

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Auprès du lac, leur tournant le dos, un pieux solitaire avait étalé devant lui son viatique d'errance : grand sacs de toile d'où sortaient images pieuses, gobelets, fioles et boîtes diverses. Et lisait un livre, dont les pages et la couverture usées signalaient un usage quotidien mille fois répété. Il me fit signe de prendre place à ses côtés, m'offrant une curieuse friandise de bienvenue. Nous échangeâmes un sourire et quelques mots.
Je regardais le lac, enserré dans les murs de pierre d'une très ancienne forteresse, les arbres rabougris qui en marquait les rives,le troupeau de vaches décharnées qui paissait un peu plus loin. L'occidental est habitué à apprécier le paysage selon des critères esthétiques. Rien n'était gracieux ici et tout le devint d'un coup.

Etait-ce le spectacle -dans tous les degrés de la dévotion- des trois pèlerins jaïns, des saddhus fantasques, du saint ermite près de moi, ou celui de la lumière qui, telle une cascade céleste, tombait des arbres en rideaux d'infimes gouttelettes et distillait la chaleur du jour, que la terre lui renvoyait par sympathie immédiate ? J'eus le sentiment d'être enveloppé de grâce et de quiétude, flottant avec légèreté dans la douce innocence des premiers jours de l'homme. Sur la route de Mandu, je venais de rencontrer la magie de l'Inde.


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