LE VOYAGE… par Robert Fiess
Il n'est pas un pays, une région, un coin du monde où je n'ai pas célébré immédiatement mes épousailles, pour quelques minutes, pour quelques heures, avec d'autres hommes, une autre culture, un autre façon d'être.
J'ai fredonné des gospels avec les paroissiens noirs, d'une église de fond de quartier, à la Nouvelle Orléans, tellement fringants pour chanter les louanges du Seigneur qu'ils semblaient faire de chaque office du dimanche le plus beau jour de leur vie.
A la pointe du Diamant, j'ai vécu les petits matins des marins pêcheurs martiniquais -accras et ti-punch sous une cabane de tôle ondulée, échouée de guingois sur la plage- avant de tirer les bateaux à l'eau pour un pêche miraculeuse. J'étais devenu l'un d'entre eux.
" Trucker ", sur les routes du Nouveau Monde, entre Utah et Arizona, je prenais le volant d'un de ces monstres rutilants, qui file son erre sur l'asphalte du désert. Et je voyais déjà la prochaine halte au Bagdad Café avec, en prime, le signe plus qu'amical de la jeune auto-stoppeuse qui me demandait de la pousser plus loin.
Je suis saddhu à Bénarès, musulman à Gao, animiste à Bahia. Tireur à l'arc sur les bords de l'Amazone, trappeur chez les esquimaux, cornac en Thaïlande.
Il n'est pas une maison, hutte, cabane, de briques, de bois, de paille, dont je ne ferai aussitôt mon " chez moi ", ailleurs. Il n'est pas des coutumes, un art, des fêtes, une cuisine, dont je n'aimerai aussitôt connaître et partager les secrets.
Voyager, c'est se vêtir de la peau des autres, de leurs différences, de leur " exotisme ". C'est perdre son identité, effacer le temps d'un arc-en-ciel dans le plafond quotidien - ses noms, prénoms, domicile, profession, antécédents et signes particuliers, que l'on traîne avec soi comme s'ils composaient notre première et seule identité.
C'est ré-apprendre à voir, écouter, ressentir. Se laisser "impressionner, telle la surface argentique d'une pellicule photographique, par tous le pores, tous les sens, toutes les " fibres du corps ". Et toutes idées reçues jetées par-dessus bord.
Voyager, c'est accepter l'imprévu, l'inconnu, quand il vient, comme il vient. Ce qui soudain par la grâce du hasard, détourne de l'itinéraire projeté, du programme établi, projet arrêté. Une rencontre inopinée, une étape surprise, un détour de chemin, vous laissent des souvenirs comme gravés au burin dans la plaque sensible de la mémoire. Et ceux-là, au moins, ne sont pas vendus d'avance dans les catalogues des tour-opérators.
Le voyage est une école civique universelle dont trop peu de voyageurs, hélas, ont fréquenté les bancs. Et tel André Suarez, le Condottiere, je crois au fond que tout voyage est une sorte d'œuvre à créer, avec toute la puissance du désir et de l'imaginaire. Car les voyages ne sont que ce que le voyageur sait en faire.
Alors, métamorphosé par tout ce qu'il découvre et dont il s'est enrichi, il rentre au bercail, ébloui, portant aux semelles de ses souliers les poussières d'étoiles des mondes qu'il a traversés.
LE FLEUVE… par Robert Fiess
C'était un vieux pont de pierre, un de ces ouvrages, solide et beau, qui paraît narguer le temps. La Loire s'écoulait entre ses arches multiples, d'une eau paresseuse à peine troublée par cet obstacle que l'homme avait soudain placé sur son chemin. Les premiers rayons du soleil la couvrait de reflets d'or, comme la caresse chaleureuse de celui qui vous réveille, au matin, quant on sort du froid de la nuit. J'aime toucher l'eau, regarder l'eau ! L'eau, c'est la vie. Quelques molécules qui font une goutte, la goutte devient filet, le filet ruisseau, le ruisseau fleuve, le fleuve océan. Et par le cycle sans fin des nuages et de la pluie, l'eau redevient goutte…
La vie de l'homme est pareille à celle de l'eau. Que serions-nous sans les générations qui nous ont précédé : parents, grands-parents et la longue lignée d'aïeux et d'ancêtres ? Et que deviendrons-nous sans les générations qui nous suivent et que nous avons enfantées?
Les premiers sont comme la source du fleuve, les seconds comme l'embouchure. Entre source et mer, entre naissance et mort, c'est le miroir de notre propre vie. Et l'existence de l'homme -de l'enfance à l'âge adulte- est pareille au cours du fleuve. Avec ses moments paisibles, et tumultueux ; avec ses rencontres, ses obstacles, ses bonds et ses accidents de parcours. Comme celle du fleuve, la vie de l'homme change, en fonction de la terre qui le porte , des bergers qui l'enserrent, du ciel et des éléments qui le dominent.
Il faut prendre le temps de s'asseoir au bord du fleuve, pour le regarder passer les arches du vieux pont de pierre. Contempler cette eau qui passe, dense et légère à la fois, qui suit son destin, inscrit dans la géographie des lieux, qui ne craint pas ce qui lui arrivera, au prochain coude de la rive. L'homme qui s'asseoit au bord du fleuve est déjà un sage. Il voit le temps qui s'écoule et le temps qui s'arrête, comme le bouchon du pêcheur à la ligne , un instant immobile, à la surface de l'eau. Il voit la branche qui s'en va et la prochaine qui arrive. Il sait que là-bas, vers l'océan, tout se dilue mais que là-haut, à la source tout recommence déjà.
Là où il y a vie, rien ne s'arrête jamais
L'INDE… par Robert Fiess
Il apparurent sous la frondaison des arbres, marchant pieds nus l'un derrière l'autre, comme s'ils glissaient du même pas sur le rail invisible d'un lointain mais impérieux pèlerinage. Sur le chemin de terre, ils reconnaissaient la route en s'aidant d'un long bâton plus sûrement qu'avec le regard. On les sentait très loin des contingences du voyage, du souci de la fatigue ou de l'attente de la halte, rivés sur ce dialogue intérieur avec Dieu qui désigne les vrais dévots. Furtive procession de trois automates… s'il n'y avait eu ce curieux linge, d'un blanc éclatant sous le premier soleil de la journée, qui masquait le bas de leurs visages. Toute vie, aussi infime soit-elle, est sacrée et par respect pour elle, certains jaïns obstruent d'une gaze, leur vie durant, les orifices de leur bouche et de leur nez pour éviter d'inhaler, ne serait-ce qu'un microbe vivant.
Il passèrent sans voir le groupe de saddhus aux corps enflés qui non loin de là, s'ébrouait après les premières ablutions du matin. Assis sur le sol, dans des attitudes parfois grotesques, la peau couverte de cendres, ils se confondaient avec la cendre de la terre, et ne semblaient s'en détacher, prendre forme humaine, que lorsque, d'un geste lent, ils se mettaient en mouvement pour échanger quelques galettes ou fruits frais.
Auprès du lac, leur tournant le dos, un pieux solitaire avait étalé devant lui son viatique d'errance : grand sacs de toile d'où sortaient images pieuses, gobelets, fioles et boîtes diverses. Et lisait un livre, dont les pages et la couverture usées signalaient un usage quotidien mille fois répété. Il me fit signe de prendre place à ses côtés, m'offrant une curieuse friandise de bienvenue. Nous échangeâmes un sourire et quelques mots.
Je regardais le lac, enserré dans les murs de pierre d'une très ancienne forteresse, les arbres rabougris qui en marquait les rives,le troupeau de vaches décharnées qui paissait un peu plus loin. L'occidental est habitué à apprécier le paysage selon des critères esthétiques. Rien n'était gracieux ici et tout le devint d'un coup.
Etait-ce le spectacle -dans tous les degrés de la dévotion- des trois pèlerins jaïns, des saddhus fantasques, du saint ermite près de moi, ou celui de la lumière qui, telle une cascade céleste, tombait des arbres en rideaux d'infimes gouttelettes et distillait la chaleur du jour, que la terre lui renvoyait par sympathie immédiate ? J'eus le sentiment d'être enveloppé de grâce et de quiétude, flottant avec légèreté dans la douce innocence des premiers jours de l'homme. Sur la route de Mandu, je venais de rencontrer la magie de l'Inde.
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